Séance n° 8
2.8. Séance de synthèse
Axes :
- Analyse de type existentiel
- le procès : un voyage iniatique
- Propositions de travail
2.8.1. Analyse de type existentiel : 55 minutes
On rappelle les notions indispensables ( simple rappel, les explications sont fournies oralement) :
- Notion de situation existentielle : ETRE / NON-ETRE. Les valeurs propres à chaque univers.
- Notion de choix existentiel : exemple Jean GENET lui-même, ou ses personnages. Les valeurs recherchées, cultivées.
Dans UN COUPABLE, Ali-François cherche à exister. Il n'y arrive pas à cause de la déchirure de ses parents qui a engendré la déchirure de son être.
C'est un enfant issu d'un couple mixte. Ses parents ont deux origines différentes. Ali-François porte ces deux cultures. C'est un être double comme l'indique son nom : Ali et François. Le lien qui les unit est fragile et il a été rompu lors du divorce de ses parents. Avant le divorce, Ali-François fait un. Ses parents sont ensemble, ils font un tout : unité des deux mondes (toutes les photos des parents serrant Ali-François : unité, bloc). Ali-François existe, il vit, il parle. Quand il sent que ses parents vont divorcer, il essaie de maintenir le lien, de rattacher les deux mondes qui commencent à se séparer. Il parle pour combler les silences qui se sont installés dans le couple. Il parle pour montrer qu'il est là, qu'il existe. Cela ne sert à rien, ses parents se quittent, sa mère repart en Algérie.
A partir de ce moment là, Ali-François n'existe plus vraiment. Il est tantôt l'un, tantôt l'autre. Il vit d'abord avec son père qui est enfermé dans son monde, qui vit dans un passé plein de rancoeur. Il ne parle pas à Ali-François. Il ne parle jamais de sa mère. Il fait abstraction totale du côté arabe d'Ali-François. Il nie cette partie de l'être de son fils. Il ne voit que François. C'est François qui existe en France, du moins pour son père et sa famille (oncle). C'est l'inverse quand il part vivre, avec sa mère. C'est Ali qui existe.
Voir le tableau :

Ali-François est déchiré entre deux cultures, deux pays. Son être est déchiré. Il essaie tant bien que mal d'exister mais c'est un semblant. Il n'existe pas, il ne vit pas. Il passe dans la vie. Il ne parle pas. Il a perdu la parole et donc la vie ou plus exactement on lui refuse une parole. Ses parents refusent de voir l'être en entier c'est-à-dire la partie qui leur rappelle le passé, l'autre. Ils font abstraction d'une partie d'Ali-François. Ils ne voient qu'une moitié, ils ne font exister qu'une moitié de son être. Il lui est difficile dans ces conditions d’avoir une parole.
Les deux côtés de l'être d'Ali-François sont certainement, aussi, le symbole de la dualité de la nature humaine : la raison et la nature. En effet, François serait la raison. Tout ce qui se rapporte à François est le travail, la solitude, le monde de son père (froideur, rigueur). François est la raison, l'intellect de l'être d'Ali-François. Ali est la nature, la passion, les sentiments (les plaisirs : judo, sexe, amis ; le monde de sa mère: soleil, chaleur, chant, parole, rire).
Voir schéma

Mais Ali-François refuse d'exister. Il ne fait rien pour exister. Il a ce désir de faire un /des rêves où il mêle toujours deux corps (le judo où deux corps s'entremêlent) mais il ne fait rien. Il subit (dispute avec son père chapitre VI : Ali-François ne dit rien, il fuit). Il essaie lui aussi de ne faire exister qu'une seule partie de son être : François. Il essaie de cacher son côté arabe, sa tête d'Arabe mais on ne voit que cela (le judo chapitre VIII : "il se disait que peut-être son sang arabe lui montait à la tête... pas fait pour lui).
Il survit en jouant l'enfant modèle, l'élève modèle. Il vit dans un monde à lui où le travail et la solitude règnent. Il veut être le meilleur pour être accepté (moyen d'intégration au niveau de la société). Il ne veut pas causer de problèmes et il évite les problèmes. Il cherche l'équilibre qu'il avait quand ses parents étaient ensemble. Tout autour de lui doit être rangé, ordonné. Il essaie de mettre de l'ordre, de l'équilibre dans sa vie, mais c'est là aussi un semblant fort fragile. Il vit dans un passé, le passé où ses parents étaient ensemble. Il se fait gardien de cela (portefeuille). Mais cet équilibre est plus que précaire et c'est ce que montre le procès. Voir Le procès et la mort
Ali-François est arrêté et accusé. Il entre dans la machine judiciaire, dans un monde où les gens jouent leur rôle, font leur métier sans passion avec leurs préjugés, leurs attentes. Il entre dans une logique qui est faussée d'avance, où il faut jouer un rôle et s'y tenir : on est accusé donc on est coupable, une machine qui broie l'individu. Les détenus, les accusés sont des exclus de la société. En ne jouant pas le jeu, c’est-à-dire en ne plaidant pas coupable, Ali-François s'exclut lui-même et inconsciemment de ce monde d'exclus. Il se différencie de personnes qui sont déjà considérées comme différentes. Il se trouve au coeur de la différence. Le système judiciaire et le procès ne sont que le "déclencheur" d'un état déjà existant. En le condamnant, on met fin à un état qui existait depuis plusieurs années. Le "coupable" du verdict fait basculer une situation existante dans le tragique. L'affaire et le procès sont le tragique du récit. Ali-François connaît un mal-être intérieur depuis de nombreuses années. Il se bat pour son affaire, il travaille comme un acharné et il est condamné parce qu'il est Ali.
En effet, lors de toute l'affaire et du procès, c’est le procès d'Ali que l'on voit. Cela se retrouve dans la technique d'écriture : l'auteur nous parle d'Ali et pas d'Ali-François. En travaillant comme un acharné sur son affaire, c'est François qui apparaît (travail, intellect). Mais ce travail ne sert à rien, il est condamné. Ali-François se rend compte que Ali et François ne feront jamais UN. François ne peut sauver Ali. Il ne sera jamais vu comme un être unique. Il prend conscience qu'il ne peut exister. Pour lui la seule solution, c'est mourir. On a condamné Ali en refusant la parole de François, c'est Ali-François que l'on tue.
Le suicide d'Ali-François est le symbole de cela. Il veut montrer qu'il ne peut plus exister, qu'il refuse cette vie où il n’existe qu'à moitié. Il aurait voulu ETRE mais il en a été empêché.
2.8.2. Le procès : un voyage initiatique 55 minutes
On s'appuie sur un extrait de Jules Verne et le Roman iniatique de Simone Vierne. On peut faire travailler ou non les élèves sur ce texte ( à chacun d'évaluer le niveau de sa classe) mais il est nécessaire que le professeur le connaisse.
On peut décider de travailler sur la version simplifiée qui suit.
1 - La préparation :
- d'un lieu sacré
- du novice (arraché violemment au milieu profane)
2 - Le voyage dans l'au-delà :
2.1. rites d'entrée
2.2. voyage proprement dit :
ü épreuves
ü regressus ad uterum
ü Le voyage au ciel et/ou en enfer :
mort rêvée ou simulée
3 - La renaissance : le novice est devenu néophyte ; il a acquis une connaissance qui met en jeu tout le sens de la vie. Il a un nouveau nom.
Notion de quête:
Pour qu'il y ait initiation, il faut qu'il y ait une quête.
Ce but est sacré, ou à tout le moins sublime ; il constitue une connaissance globale à acquérir qui a la forme d'une révélation. Cette connaissance met en jeu toute la vie de l'individu, tout le sens de sa vie (à la différence du simple apprentissage).
Le rituel de toutes les cérémonies initiatiques comporte, en effet, un scénario immuable, qui se réalise dans des formes diverses qu'imposent les différences de lieu, de culture. Il offre trois séquences : la préparation, le voyage dans l'au-delà, la nouvelle naissance.
La préparation comporte l'établissement d'un lieu sacré, éloigné des regards comme des lieux profanes, et orné de symboles qui l'assimilent au royaume de l'au-delà. Le myste est lui aussi préparé par des cérémonies purificatrices, plus importantes à mesure que les initiations sont plus élaborées. Il est toujours arraché violemment à son milieu naturel, le monde profane.
Le voyage dans l'au-delà, symbole de la mort initiatique, est la partie la plus complexe et la plus longue. Le novice se soumet à des rites d'entrée, qui montrent que le seuil de l'Autre monde est difficile à franchir - ce sont les images des Symplégades, variées à l'infini, suivant les cultures - qui symbolisent aussi un voyage sans retour. Puis le voyage proprement dit commence. Il peut se présenter sous l'une des trois formes suivantes et parfois faire coexister deux d'entre elles, ou même les comporter toutes. Les épreuves physiques, les tortures, tout à fait réelles chez les primitifs, symboliques dans les initiations modernes, sont un rituel de mise à mort, de démembrement : le novice est broyé, pour pouvoir devenir autre. Plus nombreuses, et accompagnant à peu prés toujours les tortures, sont utilisées par le rituel toutes les images du regressus ad uterum, de façon parfois très claire, parfois symbolique ; le novice est placé dans une tombe, un creux, une caverne, symbole de la terre-mère, un labyrinthe ; il est avalé par un monstre ( ce qui rejoint le motif des tortures initiatiques), ou il le combat victorieusement ; il retourne au chaos primitif. Une troisième forme de la mort initiatique fait vivre rêver ou simuler - le voyage aux enfers ou (et) au ciel. Le novice est amené à des lieux où monde divin et monde profane se rejoignent : il se rend dans une île sacrée, il descend aux Enfers, il monte au ciel, par une montagne sacrée, un poteau rituel. Et parce qu'il a pénétré dans le monde du Sacré ; il est mort au monde profane : c'est un Autre qui revient de ces lieux d'où jamais l'on ne revient.
C'est ainsi que la troisième phase comporte les motifs de la nouvelle naissance : la sortie est parfois, elle aussi, périlleuse. Plus souvent, c'est une sortie heureuse, qui prend ses symboles dans l'embryologie, et fait du néophyte - la nouvelle plante - un bébé à qui il faut réapprendre à manger, à parler, un être nouveau enfin, qui a même un autre nom. Un nom initiatique.
Une autre articulation entre les diverses initiations apparaît ; si l'on examine les degrés initiatiques. En effet il existe des initiations dites de puberté (ou pour Eleusis, les Petits Mystères), sorte de premier degré ; accessible très largement, en tout cas à toute une classe d’ace. Un second degré se base sur une sélection plus sévère : ce sont des initiations dites héroïques, ou initiations aux sociétés de danse, pour les Primitifs, Grands Mystères pour Eleusis. On y touche le Sacré au point d'être saisi parfois par le furor que l'initiation apprend précisément à discipliner. Enfin rares sont ceux qui obtiennent l'initiation suprême, celle qui permet définitivement d'accéder au Sacré durant le vie, celle qui forme les chamans, les prêtres, les sorciers.
SIMONE VIERNE. JULES VERNE ET LE ROMAN INITIATIQUE

L'affaire Ali-François Caillou : un voyage iniatique
Pour montrer qu'il s'applique à l'affaire Caillou, nous considérerons successivement tous les critères qui définissent un voyage initiatique. Ce voyage est purement symbolique dans l'oeuvre. Un axe sera donné aux élèves à la fin de l'analyse.
- Un initié : C'est Ali-François. Au travers de son procès, il va faire un voyage, un parcours dans le monde judiciaire, au terme duquel il aura acquis une connaissance et sera devenu autre.
- La préparation d'Ali-François : dans une manifestation étudiante. Il y a de la violence tout autour de lui. Il est arrêté violemment par deux policiers( chapitre I) Le novice est arraché violemment au milieu profane.
Il est placé en garde à vue. Le voyage commence. C'est un voyage sans retour. Il ne peut reculer, revenir en arrière. Une fois arrêté, il faut aller au bout de la procédure.
-Voyage dans la mort : Ali-François est entré dans un autre monde, un univers où il va subir des épreuves.
Il est exposé, il court des risques. Tout l’accuse : images de destruction de sa personne.
* 1ère épreuve : la comparution devant le juge: on met sa vie à nu, on l'interroge, on lui assène des questions, on l'accuse. On ne parle pas, respect du sacré. Ils n'ont pas la connaissance. Seuls les initiés l'ont.
* 2ème épreuve : la première nuit en prison : cohabitation forcée, absence de liberté, d'intimité. Il n'a pas faim. Solitude dans le voyage : on fait le voyage seul, on fait sa quête seul (chapitre II: "ici, mon petit, on se démerde seul").
* 3ème épreuve : l'avocat / le parloir : faire accepter l'affaire à l'avocat, il ne faut pas échouer (chapitre IV: "Ali se dit qu'il avait de la chance et qu'il lui fallait ne pas rater l'entrevue" ).
* 4ème épreuve: la prison : routine, lassitude, perte du sommeil, bruit ... autant d’épreuves, plus celle de la durée
* 5ème épreuve : l'avocat / parloir : combat contre le temps, épreuve contre la montre.
* 6ème épreuve : interrogatoire / confrontation : dernière épreuve, atmosphère plus dure (chapitre IX) ; ce n'est pas fini, le voyage continue ("il faut tenir... il faut être en forme à l'audience).
Toutes ces épreuves sont destructrices et à cet égard peuvent être considérées comme des images de "petites morts".
* Le Regressus ad uterum :
C'est le changement de cellule. Il se retrouve seul. Il se sent bien, il est heureux. Il a l'impression d'avoir gagné une victoire. La cellule est haute, sombre, impression de se retrouver au coeur des ténèbres.
* Le voyage au ciel et/ou en enfer :
C’est le procès dans le Palais de Justice. C’est l’expérience ultime à tout ce qu’il a vécu comme épreuves jusque là. Il trouve là une expression grandiose, radicale, majestueuse : il va vivre sa condamnation c’est-à-dire une "mort".
A l'annonce du verdict, le novice a un malaise, il s'évanouit : mort symbolique. A son réveil, il est un autre homme, rien n'est comme avant, il sait : il a la connaissance du MAL, de la MORT (chapitre XV: "il était ailleurs, dans sa nuit" ; partout toujours la nuit).
La question qu’il se pose alors est de savoir s’il va sortir de cette ultime épreuve, nanti d’un bagage qui lui permettra de vivre.
- La renaissance :
La réponse est non : "la sortie est périlleuse"
Il voit la lumière, il a la connaissance (chapitre XV: "maintenant, il voyait clair, au-delà de la nuit").
Le suicide peut être vu faisant partie intégrante du Voyage. Il est présenté comme un rite, un rite de sortie (chapitre XV). Tout est réglé, calculé et soigneusement fait. On peut faire reprendre aux élèves la FICHE LIVRE : les 2 phrases du début et de la fin du livre : on voit que c'est le même cérémonial, les gardes amènent le novice et ramènent son corps : rite d'entrée et de sortie.
RITE : cérémonie réglée ou geste particulier de caractère sacré ou symbolique.
On peut proposer, si on le désire, la troisième lecture de l'oeuvre : lecture psychanalytique (voir annexes).
2.8.3. Propositions de travail 10 minutes
On propose diverses activités :
ü Exercice d'imagination :
- Ali-François écrit la lettre à sa mère et lui annonce qu'il est en prison.
Imaginez cette lettre et ses conséquences.
- Le verdict tombe: Ali-François est innocent.
Imaginez une autre fin au roman.
- Ali-François est sorti de prison, il a fait ses 18 mois de prison.
Imaginez sa vie quelques années plus tard.
üExercice de création :
- Représenter la vie d'Ali-François ou la nature de l'être d'Ali-François par un dessin, collage,...
Dessin de M.C. ESCHER

- Mettre en scène le procès. Ecrire le scénario et le jouer.
üDissertation
- Ali-François : victime ou coupable ?
- Etudier le tragique du roman.
- Etudier le thème du regard.
- La notion de responsabilité.
- Etude des différents rêves.