Grille Psychanalytique




On peut s’appuyer sur le texte intégral du mythe d’Oedipe (voir polycopié) mais on peut travailler sur le résumé qui est donné ci-dessous. Le professeur devra avoir connaissance du texte intégral.

Résumé : Oedipe, qui vivait à Corinthe, en Grèce, apprit ce qui avait été prédit le concernant : qu'il tuerait son propre père et commettrait l'inceste avec sa propre mère. Oedipe quitta alors ses parents adoptifs, rois de la cité de Corinthe. En chemin il rencontra Laïos (son vrai père) et 3 serviteurs contre lesquels Oedipe engagea le combat : il tua Laïos. Oedipe continua son chemin et arriva à Thébes. Il libéra la cité, fut dés lors déclaré roi de Thébes et épousa Jocaste (sa mère). Finalement, Oedipe apprendra qu'il est à la fois le père et le frère de ses enfants, le fils et l'époux de sa femme. Il sut alors que la prédiction s'était réalisée. Oedipe, pour se punir, se creva les yeux.



· Le Complexe d’Oedipe selon Freud

double souhait chez tout enfant : - tuer son père

- prendre sa mère pour femme

Il y a un lien sentimental au parent du sexe opposé et une attitude de rivalité envers le parent de même sexe.

· Forme simple

Le petit garçon prend sa mère comme objet d'amour (ce que l'on veut avoir).

Quant au père, il voudrait être comme lui (ce que l'on voudrait être)

Un axe est distribué aux élèves pour les guider dans l'analyse. Une fiche de notions est aussi distribuée. Des documents sur Freud et le complexe d’Oedipe se trouvent dans les annexes. Voir Les mots-clés et Le mythe

On propose ci-après l'étude du roman par une lecture psychanalytique. On a quatre axes d'analyse :

- La relation d'Ali-François avec sa mère

- La relation d'Ali-François avec son père

- La sexualité d'Ali-François

- La symbolique du procès









· Relation d'Ali-François avec sa mère

C'est une relation forte. Sa mère est un symbole d'amour, de joie, de désir.

Chapitre I : "Alger, c'était le rêve, c'était sa mère, 3 ans il était resté là-bas, presque heureux, les amis et les études sans problème, le soleil tous les jours, elle dans la chambre à coté... "

===> objet désiré, convoité mère = soleil

Chapitre II : "une bague, une bague que l'on n'oubliait pas, c'était sa mère qui lui avait donnée, le jour de ses 15 ans, pour éloigner le mauvais oeil. Sa bague, sa mère. Elle souriait. Sa mère souriait toujours quand elle ne pleurait pas. "

===> cette bague symbole d'union. Bague qu'il porte à la main gauche, main du mariage. Bague d'alliance. Mariage symbolique.

Ali-François écrit toutes les semaines à sa mère. Il ne veut pas lui dévoiler son affaire.

Il ne veut pas la décevoir, la perdre.

chapitre II

Ali-François vit très mal le divorce de ses parents. C'est sa mère qui lui annonce. Elle le quitte pour un autre homme. Elle repart pour l'Algérie, son pays.

Ali-François se doutait du divorce, de la séparation mais ne pensait pas qu’elle l’abandonnerait.

===> abandon, trahison

Il épie ses parents, la relation de sa mère avec cet autre homme.

(l’entend gémir) ===> jalousie

Chapitre III : "mon chéri, mon chéri"

"elle le couvrit de baisers"

relation forte, affectueuse

Ali se souvient de sa mère les seins nus, l’été d’avant à Quiberon.

Il s’était retourné désir refoulé

Une fois son père enterré, il rejoint sa mère à Alger. Il est heureux à Alger. Il retrouve sa mère.

Nouvel obstacle : la famille de sa mère, ses soeurs, ses enfants, son mari.

Chapitre VIII : "la vie de sa mère la tenait maintenant à distance de lui."

Il se réfugie dans ses rêves, reporte son désir sur d'autres femmes.

Aime trop sa mère mais elle s'éloigne de lui avec cette nouvelle famille.

Chapitre VIII : "sauf sa mère il l'adorait, mais c'est elle qui se tenait maintenant loin de lui, il l’aimait trop pour la déranger. "

Sa mère est un objet de désir. Ali adore sa mère

Elle l'éloigne une fois de plus d'elle ---> retour en France

Nouvelle trahison, abandon

C'est comme si elle le repoussait.

Chapitre X : "Elle (le médecin) lui dit que sa mère était son problème, qu'il l'aimait trop, qu'ill'aimait mal, que bientôt, ça s'arrangerait son affaire, sa vie, s'il devenait un adulte."

====> complexe d’oedipe - sexualité infantile

· Relation d’Ali-François avec son père

Relation inexistante. Il n'a pris que son nom (--> chap. I)

Son père est absent., figure froide, lugubre, sans amour.

Chapitre III :

divorce : Ali-François doit rester avec son père.

"Elle le laissait ici avec son père lugubre, tous les soirs seuls à table, l'un en face de l'autre, seul le matin pour faire son café, seul sur le chemin de l'école, sa maman là-bas, qui riait, qui gémissait, tenant le monsieur par la main, lui, seul, attendant son papa le soir, mettant la table, écoutant la clef dans la serrure. « Bonsoir papa. » Papa ne répondrait rien. Ali n'oserait lui montrer ses devoirs, il ne les lui avait jamais montrés. Il ne lui présentait que ses notes. « François, je suis fier de toi », concluait son père. Et il prenait un livre. "Surtout ne me dérange pas. "

===> univers où le silence, la solitude règnent. Univers sans amour, sans affection

===> père = juge. Il juge le travail d'Ali-FranÁois, ne lui demande rien, vérifie juste son travail. Ali-François ne veut pas rester avec son père. Son père l'éloigne de sa mère.

Chapitre V :

"Son père était un enfant d'un autre genre, à ne rien voir autour, à ne rien faire que son métier, hors de la vie, mort d’absence."

Le père vit très mal le divorce. L'absente est toujours présente dans sa vie, dans l'appartement. Il vit dans le passé. Leur vie est une routine, tout est programmé d’avance.

chap. VI

Chapitre VI :

" Son père l'avertit :

- Cette fois-ci c'est sérieux. Les professeurs ne plaisantent plus. Tu n'as pas eu de mal à être le meilleur. L'école est pleine de fainéants. Maintenant il faudra t'accrocher. "

" il ne le félicitait plus. "

· La sexualité d'Ali-François

Recherche de l'image de sa mère dans ses rêves :

Chapitre VIII :

"Il y mettait chaque fois son rêve, une vedette de cinéma, une fille rencontrée dans la rue, une autre qu'il inventait, il prenait les fesses à l'une, les seins à l'autre, avec toujours des longs cheveux ... "

===> longs cheveux de sa mère:

Chapitre II : "un autre piétinait ses long cheveux "

Chapitre III : "elle avait dénoué ses long cheveux que d'ordinaire, elle assemblait en chignon".

mère avec son amant elle dénoue ses cheveux symbole sexuel chez Ali-François Il épie sa mère avec son amant, l'entend gémir.

La prostituée : l'initiatrice au sexe

Découverte du sexe avec une prostituée: visage sale, pervertie de l'amour

Cette prostituée a un coté maternel image de la mère:

Chapitre VIII : "elle l'embrassa sur le front"

cela devient une routine: "il revint le mercredi suivant, ensuite toutes les semaines..."

Cette femme est énorme. Il déteste voir sa mère grossir.

=== > sa mère = cette prostituée = cet amour perverti , ce coté dégouttant du sexe

Chapitre VIII : "sa mère grossissait trop"

Chapitre VI : "Elle avait beaucoup grossi, cela déplaisait à Ali".

Stéphanie : même relation qu'avec la prostituée:

Une fois par semaine (tous les jeudis), juste pour faire l'amour:

Chapitre X : Ne se connaissent pas. Ils font l'amour ensemble.

Il n'aime pas l'entendre gémir: " Mon chéri, viens, viens mon chéri" sa mère avec son amant.

"Il n'aimait pas son commentaire. Il n'était pas son chéri, il lui semblait qu'elle

le hélait comme un chien, il était humilié. "

souvenir de sa mère " Mon chéri, mon chéri ": chapitre II divorce

Dès qu'il repart en Algérie, il l'oublie retrouve sa mère

Stéphanie = substitut à sa mère

Ali-François rêve pendant l'amour, s'évade, fait l'amour à une autre femme sa mère

une femme "dont les cheveux flottaient en crinière" cheveux longs sa mère

"Ali l'aurait aimée dans des voiles" voiles Arabe sa mère

Il rêve de sa mère, désire sa mère Elle représente l'amour, la beauté, l’amour sublime qu'il ne faut pas pervertir. Ali-François prend des substituts.

Ali-François : homosexuel refoulé ?

Chapitre VIII : judo: " il aimait l'affrontement des mâles, les halètements confondus, la forte odeurs des sueurs qui trempaient et collaient les corps (...) Il cachait son plaisir, qui lui semblait honteux, pire que le plaisir des femmes. "

Désir du corps masculin, désir refoulé

"Quand Ali entra en seconde, il décida de rompre avec ce plaisir qui n'était pas fait pour lui." === > refoulement

Luc : symbole de la virilité

Il est grand, fort, sur de lui --- > chapitre II

Ali cherche à s'identifier, recherche une image de la virilité, de la masculinité.

Relation ambiguë : relation assez forte, partage trop de choses

Luc : modèle, maître pour Ali-François.

Ali-François: complexe d'infériorité --- > petit, chétif === > jalousie, envie

Le beau-père :

"Ali aimait bien le beau-père, grand, mince, beaucoup moins africain que lui, avec des cheveux qui descendait dans le cou, et ses lunettes d’intellectuel. Ce monsieur, lui parlait toujours avec une exquise courtoisie, comme un hôte, tous les soirs il lui demandait de ses nouvelles, il s'assurait sans cesse que le fils de sa femme ne manquait de rien. Tant d'amabilité confondait Ali, il débordait de gratitude. "

=== > sorte d'admiration pour le beau-père - considération, affection pour Ali image du père, identification.

Chapitre XV: "Il courait avec elle (sa mère) sur la plage, elle le tirait par la main, elle riait, lui aussi, ils étaient essoufflés, elle le serrait sur son ventre, le soleil les caressait, il entendait battre son coeur, il ne bougeait plus, elle lui passait la main dans les cheveux, il aurait voulu arrêter le temps, il faisait semblant de s'endormir, elle faisait semblant de croire qu'il dormait, ils écoutaient les vagues, ils écoutaient le vent, il n'y avait rien d'autre, jamais plus rien d'autre.

===> possède sa mère dans son rêve. Désir réalisé

"faisait semblant de s'endormir, elle faisait semblant de croire qu'il dormait"

Chapitre III : mère et son amant: Ali les épie, les écoute, fait semblant de dormir  quand elle vient le voir dans sa chambre

Symbolique du procès

Le procès avec son verdict "coupable" est le symbole de la punition de ce désir pour sa mère, de ce désir incestueux. C'est la condamnation de cet acte.

Ali-François est coupable de cet acte, de cette pensée interdite. La société le punit donc, il est coupable d'un acte condamné par la société.

Bouteille : symbole phallique : il a péché et il est puni.

Suicide d’Ali-François :

Chapitre XV : "comme il n'avait pas mal, il se taillada le visage, de la main gauche, une lois, deux fois, trois fois. "

Ali se punit avec l'objet de son délit (sexuel) : la bouteille = phallus

En psychanalyse : "dans les automutilations qui accompagnent ou précèdent certains suicides, on peut voir la trace d'une culpabilité inconsciente. Le suicide est en ce cas un châtiment que l'on s'inflige ou qu'on estime devoir subir. "

== > sentiment de culpabilité . Ali se mutile avec la main gauche (main de l'union). Il se sait coupable de désirs interdits, de pensées interdites. Il se punit de mort pour ce délit incestueux : la bouteille = phallus main gauche = union

" le sang le rendait aveugle" ===> image d’oedipe qui se creva les yeux.

L'image du père qui se pose en juge, qui accuse, condamne. C'est l’autorité. Il fait obstacle à Ali-François pour rejoindre sa mère.

L'image du père est symbolisée par son père et son beau-père.

Chapitre XIV : «Le beau-père a appris la nouvelle, au ministère les journaux de Paris ont circulé, il est contraint de dire la vérité, avec des mots décisifs.Ton fils est déshonoré. Nous le sommes aussi. "

Le beau-père coupe le lien entre la mère et le fils. C'est lui qui condamne.

De même chapitre XII : "son père parlait avec les policiers, il leur donnait des ordres."

Le père se porte en juge, en bourreau. Il condamne le fils de son acte : désir de posséder sa mère.



Mots-clés

· mythe :

récit symbolique dans lequel personnages , parole, action visent à instaurer un équilibre de valeurs spirituelles et sociales où chacun peut se situer et qui donne une interprétation de l'existence.

· symbole :

objet ou fait naturel de caractère imagé qui évoque par sa forme ou sa nature une association d'idées spontanée (dans un groupe social donné) avec quelque chose d'abstrait ou d'absent.

· rêve:

construction imaginaire destinée à satisfaire un besoin, un désir, à refuser une réalité pénible.

· complexe :

ensemble des traits personnels, acquis dans l'enfance, doués d'une puissance affective et généralement inconscient, chez un individu.

· complexe d'infériorité :

ensemble des conduites manifestant une lutte contre un pénible sentiment d'infériorité



Œdipe

Laïos, Roi de Thèbes, était le troisième descendant de Cadmos. Il épousa une parente éloignée, Jocaste. Sous leur règne, l'oracle de Delphes commença à jouer un râle prépondérant dans les aventures de cette famille.

Apollon était le dieu de la Vérité. Tout ce que prédisait la prêtresse de Delphes se réalisait infailliblement. Tenter de faire avorter une prophétie était tout aussi futile que s'opposer aux décrets du destin. Néanmoins, lorsque l'oracle avertit Laîos qu'il mourrait de la main de son fils, il décida qu'il n'en serait rien. Quand l'enfant naquit, il lui lia les pieds puis l'exposa sur une montagne isolée où, semblait-il, il ne tarderait pas à mourir. La crainte le quitta ; il se sentit assuré de pouvoir, sur ce point tout au moins, prédire l'avenir mieux que le dieu lui-même. Il n'eut jamais la preuve de sa folie ; il fut tué, certes, mais il prit pour un étranger l'homme qui l'assaillait. Jamais il ne sut que sa mort prouvait une fois de plus la véracité d'Apollon.

Quand il mourut, il avait depuis longtemps quitté son pays et bien des années s'étaient écoulées depuis que l'enfant avait été abandonné sur la montagne. On racontait que des voleurs l'avaient tué ainsi que tous ceux qui le gardaient, tous sauf un seul, qui rapporta la nouvelle. L'affaire ne fut jamais clairement élucidée car Thèbes était alors aux abois. Toute la contrée se voyait menacée par un monstre terrifiant, le Sphinx, qui avait le corps d'un lion ailé mais la tête et la poitrine d'une femme. Il attendait les voyageurs qui empruntaient les routes menant à la ville, il se saisissait d'eux et leur posait une énigme, promettant de relâcher ceux qui réussiraient à la résoudre. Personne n'y parvenait et l'horrible créature dévorait un homme après l'autre, tant et si bien que la ville fut bientôt en état de siège. On ferma les sept portes qui étaient l'orgueil de Thèbes et la famine menaça bientôt la cité.

Les choses en étaient là lorsqu'un étranger pénétra dans ce pays affligé, un homme de grand courage et doué d'une intelligence remarquable; il se nommait Œdipe. Il avait quitté Corinthe, sa patrie, où il passait pour le fils du Roi Polybe, et 1a cause de cet exil volontaire était un autre oracle delphien. En effet, Apollon avait déclaré que cet homme était destiné à tuer son père. Tout comme Laïos, Œdipe crut pouvoir faire mentir l'oracle ; il décida de ne jamais revoir Polybe. Ses vagabondages solitaires l'amenèrent non loin de Thèbes et il entendit parler de ce qui s'y passait. Sans foyer, sans amis, il tenait la vie pour peu de chose ; il résolut donc de rencontrer le Sphinx et de tenter de résoudre l'énigme. « Quel est l'animal qui a quatre pieds le matin deux à midi, et trois le soir? » lui demanda le Sphinx «L'homme», répondit Œdipe. «Dans son enfance, il traîne sur les mains et les pieds, il se tient debout dans âge adulte, et dans sa vieillesse, il s'aide d'une canne. C'était la bonne réponse. De façon assez inexplicable mais fort heureuse, le Sphinx, outré de se voir deviné, se tua. Les Thébains étaient sauvés. Œdipe retrouva tout ce qu'il avait, perdu et bien davantage ; les citoyens reconnaissants le prirent pour Roi et il épousa la veuve du Roi défunt, Jocaste. Pendant bien des années, ils vécurent heureux, et pour ce cas-ci tout au moins, les paroles d'Apollon semblaient se révéler mensongères.

Mais lorsque leur deux fils eurent atteint l'âge adulte, Thèbes fut éprouvée par la peste. Le fléau n'épargnait rien ni personne; non seulement les humains mouraient tous, mais les troupeaux, le bétail, les fruits de la terre étaient partout détruits eux aussi ; ceux qui échappaient à la mort par maladie succombaient à la famine. Personne n'en souffrait plus qu'Œdipe ; il se considérait comme le père de son Etat, ceux qui le peuplaient étaient ses enfants et la souffrance de chacun d'eux devenait la sienne. Il chargea Créon, le frère de Jocaste, de se rendre à Delphes pour y implorer l'aide du dieu.

Créon en revint avec de bonnes nouvelles. Apollon avait déclaré que la peste serait enrayée à la seule condition que la mort du Roi Laïos fût vengée et le meurtrier puni. Œdipe se sentit immensément soulagé. Malgré les années écoulées, le ou les coupables seraient certainement retrouvés et le châtiment suivrait aussitôt. Au peuple rassemblé, il transmit le message rapporté par Créon.

...Qu'aucun homme de ce pays

Ne l'accueille. Chassez-le de vos foyers

Comme un pestiféré, un homme pollué.

Et solennellement je demande pour celui qui a tué

Qu'il passe le reste de ses jours dans l'infortune, lui qui a amené le malheur.

Avec énergie, Œdipe prit l'affaire en main. Il envoya chercher Tirésias, le vieux prophète aveugle tant révéré des Thébains et lui demanda s'il croyait pouvoir découvrir les coupables. A sa stupeur indignée, le devin refusa d'abord de répondre. « Pour l'amour de dieu » implora Œdipe, « si tu as quelque science... » «Insensés », dit Tirésias. « Vous n'êtes tous que des insensés. Je ne répondrai pas.» Mais lorsque Œdipe alla jusqu'à l'accuser de garder le silence parce qu'il avait lui-même trempé dans le meurtre, le saint homme se fâcha lui aussi et les mots qu'il aurait voulu ne jamais dire tombèrent comme des pierres de ses lèvres. «Tu es toi-même le meurtrier que tu recherches. » Œdipe crut que Tirésias divaguait; ce qu'il disait semblait pure folie. Il le chassa de sa présence et lui ordonna de ne plus jamais paraître».

Jocaste elle aussi n'eut que raillerie : «Pas plus que les oracles, les prophètes ne sont infaillibles », dit-elle, et elle raconta à son époux que la prêtresse de Delphes avait autrefois prédit que Laïos mourrait de la main de son propre fils et comment le Roi et elle-même avaient fait disparaître l'enfant afin que la prophétie ne pût se réaliser. «Et Laïos a été égorgé par des voleurs sur le chemin de Delphes, là où trois routes se croisent », conclut-elle, triomphante. » Œdipe lui jeta un regard étrange. « Quand ceci s'est-il passé ? » demanda-t-il lentement. « Peu avant que tu n'arrives à Thèbes, précisa-t-elle.

« Combien d'hommes l'accompagnaient ? » demanda encore Œdipe. « Ils étaient cinq », dit Jocaste, parlant vite. « Et tous, sauf un, furent tués.», «Il faut que je voie cet homme », lui dit-il. « Envoie-le chercher. » « Oui, je le ferai, et sans tarder ; mais j'ai le droit de savoir ce que tu as dans l'esprit. » « Tu en sauras tout autant que moi », répondit-il. - Je m'étais rendu à Delphes peu avant de venir ici parce qu'un homme m'avait jeté au visage que je n'étais pas le fils de Polybe et je voulais interroger le dieu à ce sujet Il ne me répondit pas mais il me dit des choses horribles - que je tuerais mon père, épouserai ma mère et aurais des enfants que les hommes ne pourraient regarder sans frissonner. Je ne suis jamais retourné à Corinthe. En quittant Delphes, en un lieu où trois routes se croisent, je rencontrai un homme suivi de quatre serviteurs. Il voulut m'écarter du sentier, il me frappa de son bâton. Furieux, je m'élançai sur eux et les tuai. Se pourrait-il que Laïos fût leur maître? » « Le survivant parlait de voleurs», dit Jocaste. «Laïos a été tué par des brigands et non par son propre fils - ce pauvre innocent qui mourut sur la montagne. »

Tandis qu'ils parlaient, un fait nouveau sembla donner encore une preuve qu'Apollon pouvait parfois mentir. Un messager venu de Corinthe annonça à Œdipe la mort de Polybe. « O oracle du dieu! » s'écria Jocaste. « Où es tu maintenant ? L'homme est mort et non de la main de son fils ». Le messager sourit d'un air entendu. «Est-ce la crainte de tuer ton père qui t'a chassé de Corinthe ?» demanda-t-il. « O Roi, tu étais dans l'erreur. Tu n'avais aucune raison de t'effrayer - car tu n'étais pas le fils de Polybe. Il t'a élevé comme tel mais il t'a reçu de mes mains. » « Et d'où me tenais-tu  ? » interrogea Œdipe. « Qui étaient mon père et ma mère ? » « Je ne sais rien d'eux », dit le messager. « Un berger nomade t'a remis à moi - un serviteur de Laïos. »

Jocaste blêmit ; son visage exprima l'horreur. « A quoi bon perdre son temps à écouter celui-là ? » s'exclama-t-elle. « Rien de ce qu'il dit ne peut avoir d'importance. » Elle parlait vite mais avec défi. Œdipe ne pouvait la comprendre. « Ma naissance n'a pas d'importance ? » demanda-t-il. « Pour l'amour du ciel, ne cherche Pas plus loin » supplia-t-elle. «Mon infortune est assez grande. » Elle s'interrompit et rentra en courant dans le palais. A cet instant, un vieil homme apparut. Lui et le messager se toisèrent avec curiosité. « C'est bien lui, O Roi », cria le messager. « C'est le berger qui t'a donné à moi. » « Et toi », dit Œdipe, « le reconnais-tu comme il te reconnaît ? » Le vieil homme ne répondit pas, mais le messager insista. « Tu dois te souvenir cependant. Un jour, tu m'as apporté un petit enfant que tu avais trouvé - et le Roi, ici, est cet enfant. » « Maudit sois-tu » répondit l'autre. «Retiens ta langue. » «Quoi ! » s'exclama Œdipe irrité. « Tu conspirais avec celui-là pour me cacher ce que je désire apprendre ? Sois assuré qu'il existe des moyens de te faire parler. »

Le vieil homme gémit. « Oh, ne me fais pas de mal. Je lui ai bien donné l'enfant, mais ne m'en demande pas davantage, maître, pour l'amour du dieu. » « S'il me faut une seconde fois t'ordonner de me dire où tu l'as trouvé, tu es perdu », dit Œdipe. » « Pose la question à ton épouse », cria le vieil homme. «Elle te le dira mieux que moi. » « Elle m'aurait donné à toi ? » demanda Œdipe. « Oui, oh oui, » geignit l'autre. «Je devais tuer l'enfant. Il y avait une prophétie... » Une prophétie ! » répéta Œdipe. « Qu'il tuerait son père ?«Oui», murmura le vieil homme.

Un cri d'agonie échappa au Roi. Il comprenait enfin. « Tout était vrai ? Pour moi, le jour va maintenant se changer en nuit. Je suis maudit. » Il avait tué son père, épousé la femme de son père, sa propre mère. Pour lui, pour elle, pour leurs enfants, nul recours n'existait. Tous étaient maudits.

Œdipe parcourut le palais, à la recherche de cette épouse qui était aussi sa mère. Il la trouva dans sa chambre. Quand la vérité lui était apparue, elle s'était donné la mort. Debout prés d'elle, lui aussi tourna sa main contre lui-même, mais non pour mettre fin à sa vie. Il troqua la lumière contre l'ombre. Il se creva les yeux. Le monde obscur de la cécité était un refuge, mieux valait y vivre que contempler avec des yeux remplis de honte le monde ancien autrefois si lumineux.